Heimat

tu tiens dans le creux d’une main
tu es hier tu es demain

tu es le monde et son contraire
tu es la sœur tu es le frère

tu te découvres pas à pas
qui cherche ne te trouve pas

Heimat

Benjamin Porquier, Heimat, Éditions de La Crypte, 2019, p. 19.


Il est parfois des mots intraduisibles. Heimat en fait partie. En allemand, ce mot peut désigner tout aussi bien la patrie que le pays d’origine, la maison ou le village, ou quelque autre lieu où l’on se sent chez soi. Proche de Home en anglais, Heimat n’a toutefois pas d’équivalent en français, même si, comme le suggère le poète de façon convaincante tout au long de son texte, Heimat est bel et bien un mot égal en tous langages, un mot qui ne verrouille rien (p. 124).
Dans ce beau recueil illustré par son père, Benjamin Porquier tâche ainsi de donner corps à cette notion, en nous entraînant dans une sorte de voyage poétique et philosophique où nous suivons les traces d’un personnage qui n’est volontairement pas nommé, sinon par un Il générique. L’idée directrice est peut-être celle de retrouver le « sens du monde » (au double sens de direction et de signification). Alors que les assauts incessants de notifications en tous genres nous assignent chaque jour un peu plus à résidence et à personnalité, le poète cherche un point de fuite, un passage pour l’autre monde, le monde magique, imaginaire, le monde poétique, où ressusciter n’est que le moindre des miracles (p.21).
On pense ici à des ouvrages comme L’Inconnu sur la terre de J.M.G Le Clézio, récit le long duquel le narrateur suit un enfant d’un bout à l’autre de la terre pour tenter de retrouver un regard neuf, un certain usage du monde que le rouleau compresseur de la modernité ne cesse encore aujourd’hui d’aplatir. Benjamin Porquier est un voyageur, ce sont les reliefs qui l’intéressent, la démesure de la nuance (p. 74) qu’offre l’expérience concrète de ce monde à qui daigne encore fouler ces contrées. Le monde est mon seuil/quoi que je fasse et où que j’aille/le monde est le seul/Heimat à ma taille, conclura le poète à la fin de son ouvrage.
Mais qu’est-ce donc, au fond, que ce Heimat ? Le poète se garde bien de répondre, ou plutôt, y répond par la bande : en faisant de son ouvrage une invitation au voyage, il nous livre la seule réponse rigoureuse qui soit : le Heimat est en nous. Il est cette démangeaison, cette tentation irrépressible de ne pas habiter le monde, d’être habité par lui (p. 71). C’est un voyage perpétuel entre le monde et soi, nous permettant de rendre cette existence habitable, de faire de chaque vie un lieu ouvert, en somme, un refuge, alors même que tout bouge ou s’écroule autour de nous. Le Heimat est une façon de retrouver une certaine forme de ravissement dans le miracle des jours ordinaires :

mais tout de même, quel miracle chaque matin
surpris confus
            de faire l’expérience
                                       de la chanson du soleil
et de vivre encore un peu 
(p. 48)

Tout cela, bien sûr, n’est pas donné d’avance, mais est une conquête dans le combat de chaque jour. Aussi peut-on voir dans le Heimat une forme d’éthique concernant notre propre rapport au monde. Une éthique qui ferait la part belle à l’émerveillement et à l’imprévu, à tout ce par quoi chacun de nous a lieu dans sa petite part de ciel (p. 16), en un mot : à la poésie.

Voir aussi le blog de Benjamin Porquier : https://benjaminporquier.wordpress.com/

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